
ELIZE
DANS L'ATELIER D'
Après une longue pause, voici ma troisième papote. Je la voulais artistique. J’ai découvert le travail d’Elize dans la station de métro Bourse, où on exposait toutes les deux au sein de la meme expo. Elize s’est faite toute seule, elle est la preuve que l’on peut être qui on veut, que chaque expérience est un apprentissage. Elle est aussi un écrin de couleurs, de rêves et de bonheurs simples. Elle dit et peint ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent et le fait avec fierté. Et tu peux l’être Elize, merci à toi pour cette chouette rencontre.




TOUT D'ABORD, QUI ES-TU ?
Je m’appelle Elize, je suis française, du nord de la France, de Dunkerque. Je dirais que je suis artiste plasticienne, je fais principalement de la peinture sur toile et fresques murales. Je fais aussi partie d'un collectif de femmes street artist sur Bruxelles qui s'appelle Wall street colors avec qui je fais des fresques en solo ou en groupe, ça dépend.
QUEL EST TON PARCOURS DE VIE ?
J’ai fait mes études à Lille, en photographie et graphisme, et je bossais en alternance.
J’ai travaillé pour des marques comme Jules, des marques de prêt à porter. J’ai fait du graphisme textile, des dessins, des motifs pour les chemises, les t-shirts.
Ensuite, à la fin de mes études, je suis partie faire du volontariat animalier dans la Jungle d’Equateur.
En gros, j’ai « peté un cable », la boite dans laquelle j'étais, a subi un plan économique et social deux jours après mon arrivée. Des démissions, des reconversions, une ambiance compliquée, le bazar quoi. Je n’étais pas bien, de l’ambiance, mais aussi je me sentais coupable de bosser dans un truc qui commande des millions et des millions de pièces en Chine. Ce n’était pas mes valeurs, je pense que c’est ça qui m’a poussé à partir, je ressentais le besoin de faire quelque chose de plus humain, qui avait du sens. Et je ne sais pas pourquoi, j’avais une obsession pour les chimpanzés, j’ai vu un reportage qui m’a trop touché, et en plus j’avais une peluche quand j’étais petite, bref j’ai trouvé un volontariat dans un refuge de chimpanzé en République démocratique du Congo. Malheureusement, je ne pouvais partir que deux mois, et ils en demandaient trois minimum. Et donc je me suis dit
« Bon tant pis je vais chercher ailleurs » et de fil en aiguille j’ai trouvé un refuge en Amazonie. Je n’y suis restée que deux semaines, cela ne correspondait pas à mes attentes, il n’y avait que des occidentaux. Je suis partie voyager avec une amie italienne pendant une semaine. Ensuite, j’étais toute seule, il me restait un mois, j’ai trouvé un volontariat dans un hôtel pour faire de la peinture. J’ai toujours aimé dessiner, depuis toute petite, mais je n’ai jamais peint. Je me suis dit que ça pouvait être cool, je me suis laissée porter. J’avais fait la montagne, la jungle et maintenant la côte.
Et donc je suis partie la bas, et je me suis mise à faire des fresques. C’était particulier comme ambiance, c’était un peu un no man’s land où il y a eu un tremblement de terre deux ans avant. Je pense que c’est ça qui m’a permis d’avoir une espèce d’illumination, je me suis dit « j’adore peindre, qu’est-ce que j’attends pour faire ça? Vas-y je rentre en France et je vais m’y mettre ».
Ensuite il y a eu le confinement, et, je pense, comme tout le monde, je me suis mise à créer. Après, avec mon copain, on voulait s’installer, partir. C’était soit Bruxelles, soit Paris. A l’époque je voulais retourner dans la photo, ça me manquait. Mon copain fait de la musique, on s’est dit que pour réussir dans nos milieux, une capitale c’était mieux. Paris, je n’avais pas envie, c’est trop grand, trop cher.
Du coup, on est arrivé en 2020 à Bruxelles, j’ai direct trouvé un CDI dans une boite de cadeaux d’affaire de luxe, un boite familiale. Ça ne s’est pas très bien fini.. J’ai fini en burn-out.
J’étais multi-casquettes, je pense que c’est pour ça que j’ai été embauchée. Donc la journée je bossais la-bas (photo et graphisme) et le soir, je peignais chez moi, enfin, du dessin-digital sur ma tablette, par manque de place.
Dans ce job, il y avait une partie que j’aimais beaucoup, c’était du design de produits, je faisais des foulards avec mes propres motifs, des stylos, des porte-feuilles. Des collections capsules pour les cadeaux de marques de luxe. Bon, d’un stylo à 50centimes, ils gravent la marque dessus et ils le vendent à 150… Encore une fois, je me retrouve dans un truc comme ça, mais ça a été très formateur, c’était très exigeant, ça reste des marques de luxe, il fallait que les photos soient nickel. Et j’ai assuré, ça m’a permis de me surpasser. J’ai tenu deux ans, pour etre en arrêt maladie pendant un an après.
Pendant cette année j’ai peint à fond, j’ai exposé et j’ai intégré le collectif à la fin de mon arrêt maladie.


JUSTEMENT, TU PEUX M’EXPLIQUER C’EST QUOI CE COLLECTIF? COMMENT L’AS-TU INTÉGRÉ?
Chacune à sa carrière individuelle et quand des projets tombent, on voit qui le fait. A plusieurs, il y a plus d’opportunités créatives.
J’ai rencontré la créatrice du collectif à un vernissage, trop drôle, une semaine avant de faire mon burn-out. Elle m’a parlé de son projet, elle m’a mis un peu des étoiles dans les yeux avec son collectif de meufs qui font des fresques. Elle avait bien aimé mon style aussi, ce que je faisais, donc on s’était suivies sur les réseaux. Je l’ai relancée plusieurs fois en disant
« Ecoute, je suis grave chaude de bosser avec vous, si un jour vous avez besoin tu n’hésites pas ».
Un an après avoir rencontré Amandine, en décembre 2023, elle m’a appelé et m’a dit qu’elles avaient un gros projet en Afrique en Cote d’Ivoire, un projet d’embellissement et de nettoyage de la ville. « T’es chaude de participer? », j’ai pas réfléchis, j’ai dis « oui, de ouf, carrément ».
Ca a été un peu le baptême du feu parce que c’était hyper intense. Sur place, il nous est arrivé pleins d’aventures (bonnes et moins bonnes), au final, il nous restait même pas une semaine pour peindre 100 mètres carrés de mur. On peignait la nuit dans la rue et la journée on peignait dans l’hôtel où on restait, on a fait un deal avec eux, on leur a demandé si on pouvait rester gratis en échange de faire des fresques.
Grâce à cette expérience, j’ai pu demander mon statut d’artiste, parce que j’avais accumulé assez de contrats. Donc en fait tout s’est bien goupillé, j’étais en arrêt maladie, la mutuelle me met à la porte un an après, je m’inscris au chômage. J’étais paumée dans ma Life à ce moment-là, pour moi le statut d’artiste n’était même pas envisageable, je me suis dit jamais je vais y arriver, il faut que je paye mon loyer, il me faut un truc là. Et donc pile au moment où je m’inscris au chômage, Amandine m’appelle, j’intègre le collectif, on fait des projets ensemble, et un an après je demande mon statut et je l’ai.
Ça m’a enlevé une grosse épine du pied, parce que maintenant je peux exercer tous les jours comme je veux. Je suis trop contente.



ET DONC MAINTENANT TU VIS DE TON ART? COMMENT ÇA SE PASSE ?
Oui, j’essaie d’exposer dans des galeries, à des événements, je réponds à des appels d’offres, des magazines, ça dépend.
J’essaie de faire mon petit bout de chemin en solo et en collectif, dans la peinture toujours. J’aime bien toucher à tout, mais j’ai peur de m’éparpiller, donc je me suis dit que j’allais me concentrer sur la peinture, me donner à fond là dedans. Apres je ne dis pas qu’il n’y a pas des moments où je bifurque un peu, je fais de la céramique ou de la vidéo. La peinture, ça donne un sens à ma vie tu vois ce que je veux dire? C’est un peu le noyau. J’aime faire ça, je suis quelqu’un qui se lasse vite de base, ou qui aime bien changer, faire pleins de trucs, et là vraiment, ce truc là, j’ai envie de rester dedans.
COMMENT ÇA SE PASSE AVEC LES GALERIES ?
C’est plus les galeries qui vont vers les artistes que l’inverse normalement. Mais par exemple, là, je suis en train de terminer une série qui s’appelle « What to do before the apocalypse? », j’ai fait tout un dossier avec toutes les toiles, et quand elles ne sont pas encore réalisées, les croquis ou photos d’inspiration, avec les explications et j’envoie.
C’est vrai qu’il y a une grosse partie « administrative », des fois je le fais, et des fois je me dis non, et je lache un peu.
COMMENT TU GERES LA DUALITÉ ENTRE CREATION PERSONNELLE ET CREATION QUI PLAIT ?
Des fois on se perd dans ce truc où tu veux plaire, mais non c’est un piège. L’année dernière j’ai eu une grosse période d’introspection, j’étais un peu perdue. J’étais partie sur une série de peinture d’objets carrés pleins format, au début c’était rigolo, et en fait je me suis vite enfermée la dedans. Je n’osais plus être libre dans ma pratique. Ça m’a saoulé, je suis passée à autre chose.
Ce truc là m’a fait me dire « reste toi-même en fait ». Il faut que ça me parle, si tu ne trouves pas de sens dans ce que tu fais, c’est frustrant. Je me suis dit « qu’est-ce que je peux faire pour rester fidèle à moi-même, sans m’ignorer? ».
Il faut que ça soit cohérent, que ça parle à tout le monde. Avant je faisais beaucoup dans l’émotionnel personnel. La série que je suis en train de faire, c’est l’émotionnel universel. J’ai choisi un sujet assez lourd, mais qui parle à tout le monde. C’est un peu une série qui illustre le comportement humain de manière légère et satirique face aux problématiques actuelles. Donc ça va parler de jeux de surconsommation, de ce qu’il se passe en faisant la fête, en voyageant etc.
Je pense que cette série-là par exemple, ça me permet un peu d’exorciser mes angoisses face à tout ce qui se passe. C’est vraiment un exutoire la peinture, par rapport à ce que t’as dans la tête, à ce que tu ressens. Certains vont poser des mots sur une émotion, moi je vais poser une image.
Mes toiles précédentes étaient plus dans le ressentis personnel. Il y en a une, un moment charnel entre des mains, ce qui m’a donné l’idée, c’est l’histoire de Gisèle Pelicot. Il y a un message beaucoup plus sombre la dedans, par rapport à l’emprise. Cela reste subtil parce que j’ai envie que les gens l’interprètent comme ils veulent, je n’ai pas envie que cela soit repoussant.



TU N’AS PAS SUIVI DE COURS DE PEINTURE ?
Non, j’ai appris en autodidacte, j’ai évolué dans la pratique, je pense que quand tu te prends vraiment de passion pour un truc, ça vient tout seul, tu ne te forces pas, c’est un plaisir.
Au début, ma peinture était peut être moins mature dans le style, j’avais envie d’explorer un monde un peu sur-réaliste, un peu rêve. Puis à l’époque je faisais des rêves vachement perchés. J'avais envie de les représenter en image, et ça me faisait délirer, ça m’éclatait. Au fur et à mesure ça a pris de l’ampleur dans ma vie.
TON ATELIER, IL RACONTE QUOI DE TOI ?
Ah, c’est une bonne question ça.
Je l’ai séparé en deux, partie peinture, près de la fenêtre, forcément pour la lumière, mais aussi parce que c’est dans un coin. J’adore les coins, au resto je me mets toujours dans un coin, je ne sais pas pourquoi, ça me rassure. Je vais toujours bosser sur plusieurs toiles en même temps, et là je peux les aligner, avoir une vue d’ensemble. Vu que c’est de la peinture à l’huile, cela peut sécher, pendant que je travaille sur une autre, ça me permets de switcher un peu. L’autre partie, c’est la partie bureau et stock, j’ai une partie chez moi, mais les murs ne sont pas extensibles. C’est aussi ça qui m’a poussé à prendre un atelier, je me suis dit que c’était plus possible chez moi, j’étais trop à l’étroit.
COMMENT TE CONSIDERES-TU DANS LE MONDE DE L’ART ?
J’ai un peu ce complexe de ne pas avoir fais La Cambre, j’ai l’impression que malheureusement dans le domaine artistique, on donne énormément de place à l’école. Limite c’est le premier truc qu’on te demande. Plusieurs fois, on me l’a demandé et j’ai envie de dire « regarde mon taf déjà, on s’en fout de l’école ». C’est quoi en fait, c’est un passe droit? C’est pas facile de trouver sa place la dedans.
Avec mes toiles, je suis un peu dans ce milieu élitiste, les galeries etc, et avec les fresques je suis plus dans le coté social, ouvert à tous. Je n’ai pas envie de choisir.
J’ai aussi l’impression qu’il y a beaucoup de storytelling, moi ça me saoule le blabla, l’image elle parle d’elle-même, elle nous parle. J’ai pas envie de faire ça, j’ai envie que ce que je fasse aie du sens pour moi.



DANS QUEL CONTEXTE AS-TU GRANDI ET EST-CE QUE TU PENSES QUE ÇA A FAÇONNÉ TA MANIERE DE FAIRE ?
J’ai grandi avec une maman russe célibataire, pas du tout dans la classe de la bourgeoisie, j’ai aucun contact. Je me suis toujours débrouillée toute seule, par moi-même, j’ai toujours été très indépendante.
Ma mère est quelqu’un de très cultivée, avec une sensibilité à l’art. Quand j’avais 8 ans, elle m’a emmené au musée Salvator Dali, son univers m’a beaucoup marqué.
Mon coté couleurs, je pense que ça vient du carnaval de Dunkerque. En Equateur, c’est très coloré, je pense que ça m’a un peu influencé aussi. En occident, c’est très monotone, les couleurs des bâtiments, les voitures, les vêtements, ça n’aide pas beaucoup. Si je peux amener un peu de joie a travers mes peintures.
LA SOCIÉTÉ VOUDRAIT QU'Á BIENTOT 30 ANS, ON SOIT PROPRIETAIRE, MARIÉE, UN ENFANT, UN CHIEN, ET DEUX POISSONS ROUGES, TU TE SITUES OÙ?
Moi je pense que chacun est libre de faire comme il veut, qu’on ne doit forcer personne à se construire une vie autour des dictats de la société. Chacun est différent. Il y a des femmes qui savent depuis toutes petites qu’elles veulent deux enfants, et ça se passe comme ça et tant mieux qu’elles soit heureuses dans leurs mondes de vie. C’est tout ce qui compte pour moi, la liberté. C’est vraiment la chose la plus précieuse, ça vaut tout l’or du monde la liberté.
Je suis heureuse oui, j’ai un copain, j’ai un chien, on est bien dans notre appart, j’ai mon atelier, mon statut d’artiste et je suis hyper reconnaissante de pouvoir mener la vie que je mène, de pouvoir vivre de mon art.
Pour certains, ce serait normal peut-être, mais moi je sais que j’ai galéré pour en arriver là. Du coup, j’ai vraiment une grosse grosse gratitude vis-à-vis de ça, parce que je n’ai pas eu ça comme ça et c’est important de savoir ce que t’as fait et d’en etre content. Surtout du fait que je suis partie de rien. Je me suis faite moi-même.
DERNIERE QUESTION, AURAIS-TU UN LIVRE, UN ARTISTE, UNE CHANSON, A CONSEILLER, OU QUI T’INSPIRE ?
Dali, Magritte, tout ce qui est surréaliste en fait. Tout ce qui sort de l’ordinaire, ce qui est absurde, tout ce qui sort du réel. C’est un peu une invitation à faire voyager dans un monde parallèle. Tout ce qui porte à s’interroger, tout ce qui sort des clous de la société actuelle.
Pour les bouquins, je suis plutôt ésotérique, fantastique, genre Bernard Werber, ça m’a beaucoup marqué « Les fourmis ». J’aime tout ce qui est basé sur la psychologie et tout ce qui a attrait aux droits, le droit de rêver. Ce fantasme, cette rêverie, ça donne un peu d’espoir, de se dire qu’il y a peut-être des choses qui nous dépassent.



